Mondiaux par équipes : la Chine a encore gagné son pari, et maintenant ?
Image : ITTF
Au terme d’un bras de fer sans précédent face au reste du monde, les équipes nationales féminine et masculine chinoises ont respectivement remporté à Londres leur 7ème et 12ème titre mondial consécutif, asseyant une nouvelle fois, malgré une adversité inédite, leur domination sans partage de la planète pongiste. Chez les messieurs, ça se joue à quelques points près, mais ces points disent tant de choses.
Le ping est un sport qui se joue en trois ou quatre sets gagnants de 11 points, et à la fin, c’est la Chine qui gagne. On ressort de ces douze jours de championnats du monde par équipes un peu hagard, hébété, avec la sensation d’être rentré dans un mur de béton en voulant esquiver un poteau. Tout était en place pour que cette fois ça passe, mais la réalité s’est brutalement rappelée à elle-même ; c’était trop beau, c’était trop faux. On a un peu honte de le dire, mais celle-là, elle fait un peu mal, parce que l’impasse sur laquelle débouchent ces mondiaux par équipes est à la hauteur des espoirs nourris par certaines nations – la France et le Japon en tête – de faire tomber cet empire qui pour une fois semblait fragilisé. Et pourtant, non seulement aucune des deux équipes n’a su emmener la Chine jusqu’au match décisif, mais surtout, elles ont toutes les deux été muselées, dégoutées par son élément le plus friable sur le papier, et par lequel devait initialement passer l’exploit.
Marche haute, tête haute
C’est un fait incontestable : l’équipe chinoise la plus prenable depuis le début du siècle a vaincu les équipes française et japonaise les plus fortes depuis la même période. Ses défaites en phase de groupe face à la Corée du Sud et la Suède paraissent aussi lointaines que mesquines, comme un leurre destiné à entretenir l’espoir pour mieux le soumettre au moment décisif, et rappeler au monde que les règnes les plus contestés sont souvent les plus retors. On ne renverse pas un monarque qui surveille plus que jamais ses angles morts. “Si près, si loin” disait avec beaucoup de lucidité Nathanaël Molin en zone mixte, fier de ses hommes, la tête haute après une demi-finale irrespirable qu’il aura portée avec rage et conviction ; car un duel entre deux équipes, c’est aussi un duel entre deux coaches. Le piège qu’il a tendu à Wang Hao en pariant sur Flavien Coton pour saisir au col Wang Chuqin en ouverture de la rencontre a failli fonctionner. Le nordiste a mené deux sets à un, puis 4-2 à la belle, poussant le n°1 mondial dans ses limites pour arracher le premier point (11-8), trop conscient que derrière, Félix Lebrun avait de grande chance de battre une nouvelle fois Lin Shidong.
Ça se joue à quelques points, certes, mais pas seulement. La victoire logique de la Chine repose aussi sur une erreur de jugement. En demi comme en finale, le déclic est venu du même homme : Liang Jingkun. Il devait être la fissure à exploiter dans la muraille, il est devenu le fléau des espoirs français et japonais, à des moments, soit dit en passant, radicalement différents. Contre la France, c’était pour casser une dynamique et reprendre l’avantage. N’ayant mis que quatre points en deux sets (11-3, 11-1), il a libéré tout un peuple en renversant Alexis Lebrun au terme d’un match d’une exceptionnelle férocité (15-13, 12-10, 11-2). Félix était dos au mur, Wang Chuqin sur orbite, il n’y avait plus qu’à. Positionné en ouverture de la finale pour éviter à Lin Shidong d’affronter Harimoto, et quasiment assurer à la Chine le troisième point face à Togami, Liang Jingkun a mis un terme à la finale avant même qu’elle ne commence, au moyen d’une nouvelle remontada face à Wonder Kid (8-11, 4-11, 11-9, 13-11, 11-8). Un coup de massue sur la tête de Seiya Kishikawa, qui n’a pas trouvé les mots pour remobiliser ses hommes. En début de tournoi, Liang Jingkun était n°21 mondial, derrière An Jaehyun, derrière Alexis Lebrun, derrière Tomokazu Harimoto, Togami, Xiang Peng, Simon Gauzy, etc… Il a rappelé que dans les moments cruciaux, les Chinois n’ont pas de classement mondial, leurs ressources mentales et leur savoir-faire obéissent à d’autres lois. Alors oui, si ceci, si cela, si un tel rallye, si une telle gratte… Avec des si, on empêcherait la Chine d’être championne du monde. Le fait est qu’elle l’est, et il n’est d’autre responsable que son excellence.
“Jiayou”
Les débats suscités par le tableau messieurs ont failli déboucher sur le retournement de situation de la décennie. Comme commentateurs du circuit mondial, nous aurions eu l’air idiots si les messieurs avaient gagné, mais les dames perdu. Opposées elles aussi l’équipe japonaise, ce jour-là autrement plus merveilleuse que leurs compatriotes masculins, Wang Manyu, Sun Yingsha et Kuai Man ont été poussées jusqu’au match décisif. C’est que Miwa Harimoto a parfaitement choisi son moment pour s’offrir une première victoire en carrière contre la n°2 mondiale (3-2), et que Honoka Hashimoto a été impériale en troisième match face à Kuai Man (3-1). Mais le bloc de Ma Lin a tenu bon grâce à une Sun Yingsha injouable, et une Wang Manyu revancharde. Londres a vibré lors de ces deux derniers jours de tournoi, à tel point que, si elle fut tristement vide jusqu’aux demi, l’OVO Arena de Wembley a finalement paru petite pour de tels moments. Car le public chinois, venu en masse le samedi, est comme un deuxième coach, un sixième joueur, un match déjà gagné pour leurs héros. La puissance et la coordination des encouragements – le fameux Jiayou !, équivalent de Allez !, hurlé d’une même voix par des milliers de personnes – ont étouffé toute tentative étrangère de se faire entendre. C’est la loi du sport, d’autant plus quand ce sport est un objet national pour le deuxième pays le plus peuplé du monde. Où qu’elle joue, sauf peut-être au Champions de Montpellier, l’équipe de Chine joue à domicile.
Porte de sortie
Alors maintenant, que dire ? Que faire ? Cette marche est-elle définitivement infranchissable ? La médaille d’argent est-elle une médaille d’or de substitution, étant donné que la Chine est seule dans sa catégorie, seule sur sa planète ? Pas très sportif comme esprit. Et pourtant, il y a forcément quelque chose à revoir sur la copie. Peut-être le problème se situe-t-il ailleurs que dans un doute à 2-0 et 8-3 au troisième qui fait tout basculer, ailleurs que dans le coaching de Wang Hao, les paniers de balles de Xiao Zhan, la direction de Wang Liqin ou la prépa mentale de Qin Zhijian. Ailleurs que dans les centres de formation les plus prestigieux du monde. Peut-être le problème se situe-t-il dans la manière d’appréhender un match contre cette équipe, ontologiquement vue comme le défi ultime. Ses victoires nourrissent son palmarès, lequel nourrit son aura, laquelle soumet ses adversaires à un résultat intellectuellement joué d’avance, lequel les met face à leur peur de gagner, laquelle mène inéluctablement à une nouvelle victoire chinoise, et le cycle reprend.
Chacun sait que même au plus bas niveau, la victoire commence par le fait de considérer l’adversaire théoriquement plus fort comme un adversaire normal. Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a pas dit grand-chose. Demandez à Félix Lebrun s’il regarde Wang Chuqin comme un adversaire qu’il peut battre, il vous répondra que oui. Évidemment. Sinon pourquoi se présenter à la table ? Le vrai défi est de parvenir à maintenir cet état d’esprit même lorsqu’on gagne, et encore plus quand on gagne facilement, lorsque ce microdoute fait son apparition, cette sensation qui nous dit qu’on n’a pas le droit de gagner, que ce n’est pas l’issue logique de ce match. Si, c’en est l’issue logique. Parfois, plus c’est facile, plus c’est subrepticement dur. Et plus c’est dur, plus ça peut en fait devenir facile. Ce sport est trop souvent irrationnel pour lui accorder le luxe d’une logique. La Chine n’est pas invincible, il est simplement rassurant de se convaincre qu’elle l’est.