Après Chongqing, il n’y a que Wang Chuqin
Image : WTT
Félix Lebrun a remporté dimanche dernier, en terre chinoise, le deuxième WTT Champions de sa carrière, devenant le premier Européen à réaliser cet exploit. Il l’a fait au terme d’un parcours tumultueux, qui a vu triompher sa solidité mentale dans les moments critiques. À ce stade, il n’y a plus que Wang Chuqin sur son chemin.
Les doutes que certains soulevaient il y a un an semblent loin derrière. Depuis le China Smash 2025 et sa finale perdue contre Wang Chuqin, Félix Lebrun ne cesse de répondre présent dans les très grands rendez-vous, les trous d’air se faisant de plus en plus rares. Bien sûr, il y a eu cette désillusion à Montpellier contre son compatriote Simon Gauzy, et ces défaites contre Anders Lind et Tomokazu Harimoto à Francfort, Hong Kong et Doha, mais ce sont là des joueurs contre qui Félix a encore un head to head largement à son avantage (5-1 contre Gauzy, 5-1 contre Lind, 5-2 contre Harimoto). La cartographie globale reste impressionnante pour le gamin de Montpellier, qui fait preuve d’une constance sans appel contre la plupart des prétendants aux titres majeurs : Lin Shidong et Hugo Calderano en tête. Impuissant sur plusieurs balles de match en sa faveur, ce dernier, notamment, vient peut-être de faire passer un nouveau cap à Félix : la capacité à gagner même quand tout est quasiment perdu.
Oui, ce qu’a accompli Félix à Chongqing est exceptionnel. Mené 3-1 en quart par Calderano, et 3-1 en demi par un immense Matsushima, il a par deux fois renversé la rencontre avec une maturité sidérante. Des scénarios qui ne sont pas sans rappeler les récentes performances d’un autre joueur, son plus grand bourreau à ce jour : le n°1 mondial Wang Chuqin. Souvenez-vous de cette demi-finale irrespirable du China Smash contre Xiang Peng, où le champion du monde était mené 3-1 avant de revenir point par point pour s’imposer 11-9 à la belle. Ou encore de ce 8ème contre Sora Matsushima – encore lui –, au Finals de Hong Kong, où là aussi, mené 3-1, il était allé chercher une victoire impossible. Lui-même n’y croyait pas. Autant de similitudes entre l’actuel meilleur joueur du monde et le champion de Chongqing, dont certains questionnaient encore il y a peu les ressources psychologiques.
Battre Wang Chuqin, l’ultime défi
Jamais un non-Chinois ne s’était imposé lors d’un Champions en Chine. Félix Lebrun l’a fait, prenant le dessus sur l’étoile montante Wen Ruibo, héros local et tombeur de Truls Moregardh et Tomokazu Harimoto. Battre les Chinois chez eux fut un défi en soi pendant plus d’une dizaine d’années pour les Européens, Félix Lebrun le fait désormais régulièrement. À Pékin, il avait enchainé les prises de guerre : Chen Yuanyu en 16ème, Chen Junsong en quart, puis Lin Shidong en demi, prétendant olympique qu’il ne perd plus depuis des mois. À Chongqing, Wen Ruibo n’a rien pu faire dans leur toute première confrontation (4-1), Félix allait tout simplement trop vite. Tout ceci n’a plus rien d’un défi pour le champion de France, c’est une constante qu’il entretient. En Smash, il est injouable, n'ayant plus perdu que contre le même homme depuis deux tournois. Certaines portes ouvertes doivent tout de même être enfoncées : il n’y a plus qu’avec Wang Chuqin que ça bloque.
Mais alors que faire ? Comment le battre ? Le n°1 mondial n’est pas invincible : Sora Matsushima l’a bien battu, lui, cette semaine. Et avant cela, c’est Harimoto qui l’a fait, dans cette finale dantesque du Champions de Yokohama. Fan Zhendong l’a battu deux fois d’affilée aux Jeux Nationaux – mais là, on ne parle plus vraiment de tennis de table – et encore quelques mois avant cela, c’est Hugo Calderano qui a trouvé la solution, en demi-finale de la coupe du monde. Wang Chuqin n’est pas un joueur que l’on bat comme ça. En général, il se passe autre chose quand ça arrive. On le bat quand l’histoire s’écrit. Alors peut-être que la question n'est pas comment le battre ?, mais pourquoi le battre ?
Après 7 défaites, Moregardh l’a fait au tout meilleur moment, et l’histoire olympique s’est écrite. À Macao, Calderano l’a fait au tout meilleur moment, et l’histoire du ping sud-américain s’est écrite. À Yokohama chez lui, Harimoto l’a fait, et sa légende s’est écrite. Sensibles à la poétique du sport, on a envie de dire que c’est peut-être moins Félix qui attend l’histoire que l’histoire qui attend Félix. S’il ne l’a pas encore battu, c’est peut-être parce qu’il ne doit pas encore le battre. Quand il le battra, l’évidence jaillira, et les défaites, même celle de Las Vegas, trouveront leur sens profond, car ce sera son instant, son histoire. Le n°6 mondial a deux rêves : devenir champion du monde, et devenir champion olympique. C’est peut-être à ce moment-là que ça doit se passer, et à aucun autre.